Un peu d'histoire

Nous côtoyons tous quotidiennement de nombreux produits chimiques et donnons lieu, sans nous en rendre compte, ou du moins sans y penser, à de nombreuses réactions chimiques. Des exemples? La cuisson de nos aliments, la fertilisation de nos potées fleuries ou encore la mousse de savon dont on s'enduit le corps, tous les matins, sous la douche.

Ne vous êtes-vous jamais posé des questions comme: "De quoi est fait un savon?", "Pourquoi lave-t-il?", "Pourquoi fait-il des bulles?", " Quelle différence y a-t-il entre un shampooing et du savon à vaisselle?", etc.

Voyons d'abord un bref historique et par la même occasion, les composantes de base des savons.

Il faut savoir, au départ, que les plus lointains fondements de l'histoire du savon remontent avant l'invention de l'écriture et que les recettes ont souvent été l'objet d'une transmission orale. Mais commençons par l'Antiquité égyptienne. C'est en effet de l'ancienne Égypte que nous viennent les tout premiers renseignements sur l'emploi des cosmétiques. Les Égyptiens accordaient une très grande importance aux soins de beauté: maquillage et parfums y étaient déjà connus de tous des milliers d'années av. J.-C. On n'a qu'à se rappeler, par exemple, les efforts déployés en ce sens pour préserver leurs défunts... Mais le tout premier des soins de beauté (pour les vivants, bien entendu!), c'est le bain dans l'eau parfumée. Le pain de savon y était alors inconnu, aussi est-il intéressant d'apprendre que l'on se frottait avec du natron (sorte de bicarbonate de soude que l'on trouve à l'état naturel dans les lacs égyptiens) et une pâte de cendres et d'argile.

Transportons nous maintenant en Mésopotamie où, dès la IIIe dynastie d'Ur (civilisation sumérienne, env. 2000 ans av. J.-C.), on fabriquait une sorte de savon fait d'huile végétale, d'argile et de cendres et où l'argile jouait le rôle de décrassant, par frottement.

L'histoire nous amène ensuite à l'époque des empires grec et romain, où les bains étaient d'usage courant. Qui ne connaît pas la renommée des établissements thermaux romains? Des bains chauds, des bains froids, des bains de vapeur, frictions d'huile, massages... mais nulle part on ne fait mention du savon. Et, bien que le sapo existait (étymologiquement "savon", en latin), il ne s'agissait pas encore de notre savon, mais plutôt d'une teinture décolorante d'origine celtique, à base de suif de chèvre et de cendre de hêtre.

La chute de l'empire romain ainsi que la désorganisation du commerce antique font que la suite des événements de l'histoire des cosmétiques manque de précision. Nous savons seulement que les recettes antiques ont été recopiées par les moines médiévaux. On nous assure ensuite que notre savon n'est connu que depuis le IVe siècle, sans aucune précision sur les méthodes ou les ingrédients employés. Sachant que la cendre et le gras animal en seront les principaux constituants jusqu'à l'ère industrielle, demandons-nous en quoi "nos" savons pouvaient différer des savons sumériens...
Les excellents savons d'Égypte, de Tunisie et de Perse furent l'objet d'un commerce florissant au XIIe siècle et se vendaient très cher. Aussi, faut-il savoir que l'hygiène personnelle est encore très passablement répandue au Moyen-âge.

Cependant, il n'en va pas de même au début du XVIe s., la Renaissance. Après la sombre période du Moyen-âge, c'est le retour à l'humanisme gréco-latin, la renaissance du goût pour la vie sur cette terre, la réapparition du corps humain nu dans l'art, le goût du luxe et de la sensualité... "faire de sa vie une oeuvre d'art, embellir son corps, lutter contre le vieillissement" Pourquoi alors délaisser les bonnes habitudes de l'hygiène personnelle?
Il faut, pour comprendre, se plonger dans un contexte où la crainte des terribles épidémies, dont l'Europe est encore loin d'être préservée, est omniprésente. Ajoutons à cela des connaissances scientifiques rudimentaires, encore très proches de l'alchimie (on vient à peine de découvrir que la Terre est ronde), où superstitions et croyances aux pouvoirs magiques sont encore bien souvent les compromis les plus rassurants.
Aussi perd-on le souci de la propreté au profit du commerce croissant des parfums. Ceux-ci sont alors considérés (en plus d'excitants de la sensualité) comme un moyen sûr de prévention contre les maladies contagieuses, de la peste en particulier.

Il en sera ainsi pendant près de trois siècles: les bains ne seront utilisés que pour des raisons médicales, ou par des marginaux; "...et ceux qui le font se bornent à une ou deux fois par été, c'est-à-dire par année!" Encore faut-il savoir que l'eau courante n'existait pas, que les citadins devaient se rendre dans des "cabanes" spécialement construites à cet effet et que Paris n'en comptait que cinq ou six!

L'hygiène, enfin, réapparaît timidement à la fin du XVIIIe siècle. Si le goût des parfums est loin d'avoir disparu, leur usage n'est plus incompatible avec la propreté: les savons parfumés sont à la mode. On reprend l'habitude de se laver, du moins dans les classes aisées. Il faut d'ailleurs noter que, sous l'influence anglaise, une plus grande importance architecturale sera accordée aux salles de bains et aux cabinets de toilette.

Le développement des sciences, de l'industrie, du commerce et de la publicité, la venue de l'eau courante et l'amélioration graduelle du niveau de vie ont depuis contribué à la longue épopée qui a fait du savon un élément de notre quotidien, indissociable du concept de santé et qui n'est pas prêt de disparaître.


Savon et chimie

Le savon peut être défini de plusieurs manières:
Dans le dictionnaire: "Produit utilisé pour le dégraissage et le lavage, obtenu par l'action d'un alcali sur un corps gras".
Pour le chimiste, il s'agit de "sels alcalins des acides carboxyliques à longue chaîne", ou plus simplement d'un "sel d'acide gras".
En fait, le chimiste considère tout ce qui est produit par une "saponification" comme du savon... Pour tenter de simplifier, disons que la saponification est une réaction semblable à une neutralisation (base + acide = eau + sel), mais où l'acide est une graisse organique et où les produits sont un sel non neutre et de la glycérine. On obtient donc une équation semblable à: Base + Graisse (acide) = Savon + Glycérine.
Comme on a pu le constater, les mêmes ingrédients reviennent souvent au cours de l'histoire du savon: la cendre, l'argile, les corps gras et on fait même mention du sodium (bicarbonate de soude). On comprend assez aisément le rapport existant entre les corps gras utilisés par nos ancêtres et les acides gras nommés plus haut. De même, peut-on croire que le bicarbonate de soude ait joué le rôle de réactif basique? Mais que vient faire la cendre dans tout cela? La cendre de bois contient une grande quantité de potasse, KOH, un composé alcalin du potassium. Le mot "potasse" vient de l'anglo-saxon pot ashes, "les cendres du pot". Les cendres étaient effectivement recueillies dans un pot, puis on les mélangeait à de l'eau pour obtenir une lessive caustique alcaline. C'est cette lessive qui, pendant des siècles, servira comme réactif basique dans la fabrication des savons. Le développement de l'industrie permet, aujourd'hui d'extraire la potasse directement du sol, sous forme de sels minéraux, ce qui permet de sauter l'étape de la cendre. L'industrie n'aura, finalement, qu'actualisé une recette vieille de plus de 2000 ans.


Comment les savons lavent-ils?
Le savon de sodium (le plus commun sur le marché), le "stéarate de sodium" a pour formule moléculaire: NaOOC17H35. Ce sont des longues molécules hydrocarbonées, semblables à la paraffine (il est possible de remplacer les graisses animales et végétales par des dérivés du pétrole!) sur lesquelles se sont greffés des radicaux de sodium alcalins. Lorsqu'elles entrent en contact avec l'eau, les molécules de savon se scindent et donnent des ions hydrocarbonés chargés négativement. Ces ions sont hydrophobes (ils ont tendance à fuir l'eau), donc insolubles. Ils se regroupent au sein de la solution en petites particules que l'on nomme "micelles". On retrouve dans l'eau d'innombrables micelles fortement chargées négativement qui s'associeront éventuellement à des particules de saleté chargées positivement. Le tout sera finalement balayé par l'eau de rinçage...

La particularité des ions hydrophobes fait du savon un "agent tensioactif", c'est-à-dire qu'il peut modifier la tension superficielle de l'eau. Les mousses se forment simplement lorsque, dans le brassage de l'eau savonneuse, des petites quantités d'air sont emprisonnées par un mince film d'eau, ce dernier étant renforcé par un minuscule "rempart" de molécules de savon.


Eau dure et savon
On appelle "eau dure" toute eau contenant une concentration appréciable d'ions Ca++, Mg++ ou Fe++. Une telle eau rend le savon presque inutilisable. En effet, les stéarates du savon réagissent avec les ions en suspension dans l'eau et forment des précipités insolubles. Ces solides restent incrustés dans les fibres de tissu et, à la longue, font jaunir le linge. Le moyen le plus utilisé pour contrer ce problème est d'ajouter du savon en quantités telles que tous les ions Ca, Mg et Fe réagissent, laissant éventuellement suffisamment de molécules de savon pour assurer le nettoyage.

Environnement et savon
Dans les années 1960 et 1970, il a beaucoup été question des détergents à lessive contenant du phosphate. En 1972, un règlement a été adopté en vertu duquel les fabriquants ont dû diminuer considérablement les proportions de phosphates dans leurs produits. Plusieurs les ont même complètement éliminées. Les usines d'épuration des eaux usées aidant, ce type de pollution est moins alarmant qu'il ne l'a été. Mais la partie n'est pas encore jouée: on parle encore de trouver des méthodes alternatives, moins dommageables pour l'environnement, aux produits de nettoyage "commerciaux". De fait, plusieurs nouvelles marques sont apparues sur le marché: savons et shampooings "100% naturels", biodégradables; on s'est mis à couper dans les colorants et les parfums. On a même inventé des savons à vaisselle sans phosphate... qui n'en ont d'ailleurs jamais contenu!

Mais tous ces produits en valent-ils vraiment la peine?
La régie de ces produits laisse encore à désirer et on a connu beaucoup de fraude de la part des fabriquants: on joue sur les mots, on fait de la fausse représentation, etc. Aussi, ces produits sont souvent beaucoup plus chers que des savons ordinaires dû à un volume de ventes restreint. On se justifie en vantant leur composition: miel, herbes, fleurs, argiles, vitamines... le tout "biodégradable"... Certes, après l'analyse des composantes de base du savon, on retient que même les plus anciennes recettes (que l'on peut considérer comme les plus naturelles) ne différaient guère des nôtres: base + acide gras. Et, on dira ce qu'on voudra, une base restera toujours une base avec tout ce que cela comporte de positif ou de négatif; qu'elle soit synthétisée artificiellement ou à partir des cendres du bois le plus noble.
Après tout, un savon ne sera jamais qu'un savon!

pH et savon
L'une des grandes préoccupations de l'heure à propos des savons est celle du pH. C'est du moins ce que la publicité veut nous faire croire. La peau humaine est d'un pH d'environ 5,5; soit relativement acide, tandis que l'on évalue le pH moyen des savons à 10. Théoriquement, il apparaît logique de croire qu'une telle substance soit irritante pour la peau. À vrai dire, je serais le premier à refuser de plonger mon doigt dans une solution de pH 10... Et pourtant nous utilisons tous régulièrement ce type de savon! Tout ceci pour dire que l'histoire du pH des savons n'est pas encore réglée. On sait que certains savons à base de dérivés du pétrole ont un pH allant de 7 à 5,5. Par contre, ceux-ci ont un pouvoir détergeant tellement puissant qu'ils assèchent la peau; ils ne sont, par conséquent, pas plus "doux"...

Que désigne-t-on par le mot "savon" aujourd'hui?
Il est largement reconnu dans le langage courant que du savon c'est:
a) ce qui nettoie;
b) ce qui fait de la mousse.
En fait, c'est pratiquement la vérité. L'ensemble des savons, détersifs, shampooings et autres ne sont que des variations de l'éternelle recette de base.
On retrouve donc:


-les savons mous, à base de potassium;
-les savons durs, à base de sodium;
-les savons liquides, à base de dérivés du pétrole;
-les savons transparents, auxquels on a ajouté de la glycérine ou de l'alcool;
-les savons en poudre, que l'on a asséchés, puis granulés;

sans compter les plus ou moins subtiles variations de parfums et de colorants.
Mais il ne faut pas oublier les savons industriels. Comme je le mentionnais plus tôt, les savons sont "le produit d'une saponification"; et ceci inclut d'autres "savons" dont on ne se sert pas pour se laver: le savon d'aluminium dont on fait des vernis; celui à base d'oxyde de plomb dont on fait des emplâtres; celui de calcium que l'on additionne à des lubrifiants; et finalement, ceux de magnésium et de zinc dont on fait des fards; pour n'en nommer que quelques-uns.

En guise de conclusion voici une recette pour faire votre propre savon.
Sapo Mollis

Ingrédients:
Huile d'olive_____________________100 parties, au poids
Hydroxyde de potassium solide____ 21 parties, au poids
Eau____________________________100 parties, au poids
Alcool__________________________20 parties au poids
-Chauffer l'huile au bain-marie jusqu'à env. 110 oF (43 oC).
-Ajouter la potasse, l'eau et l'alcool et brasser.
-Laisser chauffer pendant tout le processus de saponification (cela peut prendre plusieurs heures).
-Ajouter de l'alcool, au besoin.
-Lorsque toute l'huile et la potasse sont saponifiées, mettre la mixture dans des moules et laisser refroidir.
-On peut parfumer ces savons en y ajoutant l'huile essentielle de son choix (lavande, camomille, etc.) avant de faire refroidir.